samedi 20 avril 2013

Moi, Jean Gabin - Goliarda Sapienza



L'histoire
Nous sommes à Catane, en Sicile, au début des années 30. La jeune Goliarda voue une passion sans borne à l'acteur Jean Gabin dont elle admire la force et les yeux bleus. C’est à la sortie du film Pepe le moko (Il bandito della casbah) qu’elle contracte une dette d’honneur pour avoir donné une bourrade à la bigleuse Concetta et à sa mère, qui avaient dérangé la projection par des réflexions imbéciles.
Pour rembourser sa dette, Goliarda se met à arpenter les ruelles de La Civita, vieux quartier populaire de Catane, en vue de récolter les quelques lires dont elle a besoin. On la suit dans la via Buda où les femmes et les hommes font commerce d’eux-mêmes, dans le basso du marchand de jasmin, dans l’atelier plein de mystères du marionnettiste Insanguine, chez son oncle Giovanni, patron d’un magasin de chaussures, le seul de la famille qui n’a pas adopté les idées anarchistes ou communistes. Au fil de son périple, on croisera aussi ceux de sa famille — père, mère, frères et sœurs — qui se chargent de corriger l’éducation qu’on lui donne à l’école. Goliarda parviendra-t-elle à rembourser sa dette ?

Mon avis
Ce récit autobiographique plonge le lecteur au coeur de l'Italie fasciste de l'entre-deux guerres. L'auteur, Goliarda Sapienza, y évoque avec passion les souvenirs qui ont marqué son enfance passée à Catane, en Sicile. Les anecdotes qui émaillent son récit mettent en lumière le cheminement vers l'âge adulte d'une enfant drôle, sensible, exubérante et surtout étonnamment mature, qui évolue dans un environnement familial et social peu ordinaire.
Comme chez n'importe quel autre enfant, l'imaginaire tient une place importante dans la vie de Goliarda. Son modèle à elle, celui qui la fascine et auquel elle s'identifie, c'est Jean Gabin. Il l'aide à maîtriser ses sentiments mais aussi à faire face à certaines situations, parfois difficiles à gérer pour un enfant.
Moi Jean Gabin est un roman joyeux et enthousiaste qu'il faut impérativement déguster avec lenteur pour mieux en apprécier toute la richesse et la poésie.

Mes citations préférées
"Pour être bandit, voleur, ou simplement rebelle, il faut avoir par-dessus tout de la mémoire, autrement on est foutu !"
"Tous les hommes deviennent faibles devant leur amour."
"La vie est économie et rêve, et si l'on réussit à détacher nettement ces deux champs et à les tenir en respect de façon qu'aucun des deux ne prenne le dessus sur l'autre, on a la grandeur."
"Les sous, c'est vraiment étrange, tant qu'on les garde entiers ils peuvent durer un mois, mais si on les change en un tas de petite monnaie qui sur le moment paraît une montagne, ils se volatilisent en un clin d'oeil."
"Les gens actifs, pleins de vie, sveltes et vifs, bref, en un mot, antifascistes, dorment peu et ne s'ennuient jamais."
"La vraie beauté a comme une pudeur innée, une défense dont la nature entoure ce qu'elle estime précieux et digne seulement de qui saura l'apprécier."
"On ne comprend rien des lieux si on ne connait pas quelqu'un qui les a vécus, c'est comme faire une collection de cartes postales fadasses."
"Ce côté animal que nous avons est vraiment un problème. La plus grande partie du temps de la vie, on la perd à manger et à dormir."
"Un petit mensonge est préférable à une vérité cruelle."
"C'est étrange, l'impossibilité de communiquer une joie est plus douloureuse que celle de ne pouvoir communiquer une souffrance."
"Une joie est quelque chose qui réclame tout de suite, de toute urgence, d'être reconnue par les autres, partagée."

Quelques extraits 
"Ses yeux bleus -ceux de Jean, bien sûr- rêvaient d’une femme qui serait comme un fleuve, un grand fleuve languide et vertigineux s’en allant nourrir la mer de ses eaux limpides. Voilà ce que j’ai appris de lui, et pour moi la femme a toujours été la mer. Entendons-nous, pas une mer dans un élégant cadre doré pour fanatiques du paysage, mais la mer secrète de la vie […]."
"Revoir les films de Jean Gabin : je savais comment faire. En fermant les yeux, je repassais une à une toutes les scènes sur l'écran de la mémoire, très puissante chez moi comme du reste chez tous ceux qui gagnent leur pain et leur liberté au jour le jour."
"Je cours, et l'argent chante dans ma poche ! Ce chant est doux mais je dois le faire taire et, le tenant solidement dans ma paume, je glisse le long du mur. Le bruit de l'argent est dangereux sur ces trottoirs pleins de monde et au milieu de ces bassi entrouverts aux aguets."
"La polenta frite par Ivanoe est la chose la plus fantastique et la plus savoureuse qu'on puisse désirer, et, toute tranquille puisque je suis son petit écureuil, je m'assieds sur un haut tabouret près du fourneau à bois et me prépare à savourer les gestes savants qu'il a en coupant ces belles petites tranches couleur d'or, en les plongeant dans l'huile et en les faisant frire jusqu'au point où il les transforme vraiment en autant de petits morceaux de soleil goûteux et parfumés."
"Ce qui m'étonne, c'est comment la vie, la vraie, c'est-à-dire les préoccupations financières, les fascistes, ont le pouvoir d'enterrer jusqu'aux rêves les plus beaux."
"La Civita, grand quartier ! que dis-je, grande ville dans la ville, où tout pouvait arriver et où tout le monde trouvait le moyen de traficoter, voler, créer, rivaliser, et aussi de gagner honnêtement son pain si l'on est né honnête..."
"Eh oui, j'ai été allaitée par un homme -mon premier souvenir, c'est deux bras forts et poilus qui me soulèvent-, entendons-nous, pas à son sein, au biberon que lui, lui seul, arrivait à me faire prendre."
"Chez moi comme sur le Continent les petits sont eux aussi des individus conscients que les grands aident à grandir et à choisir leur propre identité. Tu veux être une femme ? Tu le seras. Tu veux être journaliste, moine bouddhiste ou religieuse catholique ? Tu le seras. Il suffit que tu travailles et cherches en toi ce qu'est vraiment ta vocation. Je ne l'ai encore dit à personne mais mon rêve est de devenir vraiment comme Jean. Mais ça vous l'avez déjà compris."
"La vie est un combat, rébellion et expérimentation, voilà ce dont tu dois t'enthousiasmer jour après jour et heure après heure. […] Recommencer, voilà le secret, rien ne meurt, tout finit et tout recommence, seul l'esprit de la lutte est immortel, de lui seul jaillit ce que communément nous appelons la Vie."

Ma note


vendredi 12 avril 2013

Yum Yum

Si comme moi, vous aimez la cuisine asiatique, cette nouvelle adresse de resto devrait vous plaire. J'y suis allée une première fois en septembre 2012, et comme j'avais promis à ma fille aînée de l'emmener dès que possible, j'y suis retournée aujourd'hui avec elle.

Le restaurant en question s'appelle Yum yum, ce qui signifie Miam miam en français. Il est situé en plein coeur de Nantes, à 2 pas de la place du Commerce, et propose des spécialités vietnamiennes.


Bien que la météo ne soit pas mauvaise, il ne fait pas suffisamment chaud pour déjeuner en terrasse. Il faut donc se rabattre à l'intérieur. Le hic c'est que la salle est particulièrement étroite. Il n'y a qu'une petite vingtaine de places en tout et pour tout.


La décoration intérieure est gaie et moderne : murs gris, tables en bois et chaises vertes. Le Yum Yum propose différentes formules :
- entrée + plat à 10 €
- plat + dessert à 9,5 €
- entrée + plat + dessert à 11 €

J'hésite un peu à prendre la formule entrée + plat (j'adore les rouleaux de printemps et les nems) mais finalement je choisis la formule plat + dessert. Morgane fait de même. Pour le plat, nous choisissons toutes les deux le Bo bun au boeuf (il existe aussi une variante aux crevettes).


Aucune fausse note pour ce plat : la viande est tendre, les nems croustillants et les vermicelles de riz parfaitement cuits. Un délice !

Pour le dessert, Morgane choisit des nems. Ils sont servis par deux : l'un à la banane, l'autre au chocolat.


Là encore la cuisson des nems est parfaite. Le nem à la banane ne soulève pas un enthousiasme débordant de la part de Morgane, qui lui préfère celui au chocolat. Mais c'est plus parce qu'elle n'aime pas trop la banane.

Quant à moi, je choisis les fondants de coco, servis par deux eux aussi.


Mes fondants sont servis un peu tièdes, on sent bien la noix de coco. La texture est un peu gélatineuse, c'est pas mauvais du tout.

J'ai jeté un oeil aux plats qui ont été servis sur les tables à côté de la nôtre. La soupe Pho-Bo m'a semblé appétissante ainsi que le boeuf façon "Loc Lac". Côté entrée, les nems et raviolis de crevette avaient bonne allure également.

Le Yum Yum est assurément une super adresse qui mérite le détour. Les plats sont bien présentés, les produits sont frais et le rapport qualité-prix est excellent. Une adresse plutôt pour un déjeuner rapide le midi mais pourquoi pas aussi le soir avant de se faire une toile... ;-)

Ma note


  


Yum Yum
2 bis, allée Flesselles
44000 Nantes
Tel. : 02 28 44 91 46

mercredi 10 avril 2013

Monteleone

Cela ne m'arrive plus très souvent et c’est bien dommage, mais ce début de semaine, j'ai eu l'occasion d'aller sur Paris, dans le 14ème arrondissement, pour suivre une formation.

Le 14ème arrondissement et moi c'est une longue histoire d’amour... ! ;-) J'adore ce quartier que je connais relativement bien, d'une part pour y avoir travaillé pendant 7 ans, et d'autre part, pour l’avoir arpenté en long, en large et en travers avec mon petit copain de l’époque (devenu par la suite mon mari). Lorsque j'ai l'occasion d'y retourner, plein de souvenirs me reviennent et j'éprouve toujours une certaine nostalgie.

Mais revenons au sujet de mon article. J’ai donc profité de cette virée parisienne pour tester un restaurant italien : le "Monteleone". Les avis que j'avais consulté sur différents sites (l’internaute restaurant, la fourchette) étaient globalement très positifs et j’y suis donc allée en toute confiance.

Le Monteleone (c’est le nom d’un petit village situé en Sardaigne) est tenu par un jeune chef Sarde. Il se situe entre la porte de Vanves et la porte d’Orléans, à 2 pas de la station de tram Jean Moulin.


A mon arrivée, je suis accueillie par un serveur qui me propose de m’installer à une table située à côté d’une fenêtre donnant sur la rue. En attendant que l'on m'apporte la carte, j'en profite pour parcourir des yeux la salle. Cette dernière est décorée avec goût et se prête tout à fait à un repas en amoureux. Bon, il se trouve qu'exceptionnellement je déjeune toute seule…

Le serveur m'apporte la carte qui comporte de nombreuses spécialités : antipasti, pâtes fraîches, poissons, viandes et bien sûr desserts (les fameux dolci). Le midi, plusieurs formules sont proposées à 10,50 € (plat unique), 15 € (entrée/plat ou plat/dessert) et 17,50 € (entrée/plat/dessert). Je choisis la formule plat+ dessert à 15 €.

Deux plats au choix sont proposés : Seppie e piselli (marmite de seiches avec petits pois) ou Spaghetti al ragù bianco (spaghetti au ragoût blanc de veau). Je prends les spaghetti.


Lorsque mon plat arrive à table, je me dis que je ne vais jamais pouvoir tout manger tant c’est servi copieusement. On ne le voit pas forcément bien sur la photo mais il y a vraiment une montagne de pâtes !

La présentation est très soignée, à l’œil c’est agréable. En revanche, gustativement parlant, ce n’est certes pas mauvais mais c’est loin d’être exceptionnel. Les pâtes sont cuites al dente, pas de soucis de ce côté, mais la sauce, est très crémeuse et je la trouve donc beaucoup trop riche. Comme je le pressentais, je ne finis pas mon plat...

Pour le dessert, 2 choix là encore  : glace artisanale ou zabaglione. Je choisis le zabaglione.


 
Le zabablione c'est une mousse chaude aux œufs, parfumée au Marsala. C’est la première fois que je goûte à ce dessert et là encore, je ne suis pas vraiment séduite. La mousse chaude aux œufs bien que relativement légère n’excite pas vraiment mes papilles et surtout, on sent beaucoup trop le Marsala à mon goût. J’aime beaucoup ce vin liquoreux, qui se déguste souvent à l’apéritif, mais bon quand même…

Bilan très moyen donc pour ce restaurant. Si les plats sont dressés avec beaucoup de soin, ils manquent vraiment de légereté et de raffinement. Les portions sont donc, de facto, bien trop généreuses. Par ailleurs, le service est certes efficace mais le personnel n’est pas particulièrement chaleureux. Et même si le cadre est agréable, cela ne suffit malheureusement pas pour me convaincre.

Ma note


  

Restaurant Monteleone
68 bis, avenue Jean Moulin
75014 Paris
Tel. : 01 45 42 02 02

jeudi 4 avril 2013

Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut - Abbé Prévost



L'histoire
En 1715, à Pacy, près d'Evreux, le marquis de Renoncour, connu sous l’appellation de l'homme de qualité, fait la rencontre d’un jeune homme. Ce dernier, qui refuse de lui révéler son identité, accompagne une jeune femme faisant partie d’un convoi de filles prêtes à être déportées en Louisiane, à la Nouvelle Orléans. Touché par le désarroi du jeune homme, Renoncour intervient auprès des gardes et obtient contre six louis d'or que les deux jeunes amants puissent se parler autant qu'ils le souhaiteront jusqu'à leur arrivée au Havre.
Deux ans plus tard, Renoncour retrouve le jeune homme à Calais. Cette fois-ci, le jeune homme accepte de lui confier son histoire.
Tout commence à Amiens en 1712. Futur chevalier de l’ordre de Malte, Des Grieux, un jeune homme âgé de 17 ans termine ses études de philosophie. Il fait la connaissance de la jeune Manon Lescaut que ses parents envoient au couvent. Immédiatement séduit, le jeune homme réussit à la convaincre de s'enfuir avec lui. Le couple s'installe à Paris, dans un meublé situé rue Vivienne. Au bout de 3 semaines, les ressources financières du couple commencent à s’épuiser et Des Grieux, qui veut se réconcilier avec son père, propose à Manon de la lui présenter afin d’obtenir sa permission de l’épouser mais celle-ci refuse. Il apprend un peu plus tard par sa domestique qu’un certain M. de B. est venu rendre visite à Manon et qu’il est sorti de l’appartement de façon furtive. Des Grieux s'interroge sur la fidélité de Manon. Puis, un soir, au moment du souper, Manon fond en larmes. Peu de temps après, on frappe à la porte et Manon part s’enfermer. Des Grieux est alors emmené par les laquais de son père qui le ramènent chez lui à Amiens. Son père lui apprend qu’il a été dénoncé par M. de B. lequel a organisé son enlèvement avec l’aide de Manon. Agité par des sentiments contradictoires à l’égard de Manon, Des Grieux se réfugie dans les livres, ce qui l’aide à oublier Manon. Il reste à Amiens pendant 6 mois puis il reprend des études de théologie au séminaire de Saint-Suplice, à Paris, avec son ami Tiberge. Tout se passe pour le mieux pendant un an. Cependant, à la suite d’un exercice public de théologie auquel se prête Des Grieux, Manon vient le voir et le supplie de lui pardonner. Les résolutions catholiques sont alors vite envolées et Des Grieux fuit une fois de plus pour s'installer avec Manon à Chaillot. Commence alors une longue série d’aventures fâcheuses qui conduiront Des Grieux et Manon à leur perte.

Mon avis
L'histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut est le récit rétrospectif d’une passion amoureuse dévorante. Lorsqu’il rencontre Manon, Des Grieux éprouve un véritable coup de foudre. Et cet amour, qui naît si brutalement, lui donne force et courage, et le pousse non seulement à prendre des initiatives mais aussi à commettre des actes insensés. Bientôt, il ne vit et ne respire que pour Manon. Il est alors prêt à tout supporter pour ne pas perdre cette amante certes un peu volage, mais extraordinairement sensuelle.
Le style fluide et sobre de l’Abbé Prévost séduit dès les premières pages et l’on ne s'ennuie pas un seul instant à la lecture de cet ouvrage riche en émotions et en rebondissements. L'écriture est tellement habile qu’on se surprend à s’attendrir sur les malheurs des personnages (dont ils sont pourtant entièrement responsables) et à leur pardonner toutes leurs dérives.
Le caractère tragique de l'histoire et l'atmosphère un peu désuète du 18ème siècle en font donc un roman plein de charme et de tendresse, dont je vous recommande la lecture.

Mes citations préférées
"Les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle des passions."
"La plupart des grands et des riches sont des sots : cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a là-dedans une justice admirable : s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les qualités du corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci, comme des moyens pour se tirer de la misère et de la pauvreté."
"Le commun des hommes n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Otez-leur l'amour et la haine, le plaisir et la douleur, l'espérance et la crainte, ils ne sentent plus rien."
"Le coeur n'a pas besoin de se consulter longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux de l'amour."
"Un coeur de père est un chef-d'oeuvre de la nature ; elle y règne, pour ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les ressorts."

Quelques extraits
"Elle me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup jusqu'au transport."
"Mon coeur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque temps la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux. Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait, parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes."
"S'il est vrai que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle des passions, qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir, sans se trouver capable de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords."
"Rien n'est plus admirable, et ne fait plus d'honneur à la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux personnes dont on connaît parfaitement la probité.  On sent qu'il n'y a point de risque à courir. Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la compassion."
"Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille n'eut moins d'attachement pour l'argent, mais elle ne pouvait être tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'était du plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en coûte."
"J'avais perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime ; mais j'étais maître du coeur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe, vivre en Amérique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'étais sûr d'y être heureux en y vivant avec ma maîtresse ? Tout l'univers n'est-il pas la patrie de deux amants fidèles ? Ne trouvent-ils pas l'un dans l'autre, père, mère, parents, amis, richesses et félicité ?"

Ma note


mardi 2 avril 2013

Voyage au bout de la nuit - Céline


L'histoire
L'histoire commence à Paris, Place de Clichy, en 1914. Ferdinand Bardamu, étudiant en médecine, discute avec un ami à une terrasse de café lorsqu'un régiment vient à passer juste devant eux. Plein d'enthousiasme, Bardamu décide de s’engager dans l'armée. Mais une fois au front, il déchante rapidement en découvrant l'horreur de la guerre. Il fait la rencontre de Robinson, un déserteur. Blessé, puis réformé, Bardamu retourne à Paris où il a une liaison avec une américaine, Lola puis avec une violoniste, Musyne. Toutes les les deux finissent par le quitter. Bardamu s’embarque alors pour l’Afrique où il se fait embaucher par une compagnie coloniale. Sur place, il retrouve Robinson qu'il remplace dans la gérance d'un petit commerce. Toutefois, Bardamu tombe gravement malade. Il est embarqué, à demi inconscient, dans une galère à destination des États-Unis. Il débarque à New York, puis rejoint Détroit où il se fait embaucher comme ouvrier chez Ford. Il fait la rencontre de Molly, une prostituée au grand cœur, dont il s'éprend et qui lui voue elle aussi un amour sincère. Mais il la quitte pour rentrer en France et terminer ses études de médecine. Son diplôme en poche, Bardamu s’établit en banlieue, à Rancy où il doit affronter la misère et la pauvreté. Robinson croise à nouveau sa route. Ce dernier, mêlé à une sordide histoire d'assassinat, se retrouve grièvement blessé aux yeux et part se faire soigner à Toulouse. Bardamu quitte Rancy à son tour pour devenir médecin à l’asile psychiatrique du Dr Baryton. Il pense ne jamais revoir Robinson. Mais ce dernier, guéri, cherche à fuir Madelon, sa fiancée et vient demander à Bardamu de l'héberger. Sur les conseils de Sophie, sa maitresse infirmière, Bardamu propose à Robinson et Madelon de sortir tous ensemble afin de les réconcilier. Mais dans le taxi qui les ramène après leur soirée passée aux Batignolles, Madelon tire trois balles sur Robinson et prend la fuite...

Mon avis
Certains romans produisent sur le lecteur un effet "coup de poing". Voyage au bout de la nuit fait partie de ceux-là. Ce récit ponctué de messages forts, empreints de cynisme mais aussi teintés d’humour et d’ironie, se lit en effet avec une certaine exaltation.
Personnage atypique et torturé, Ferdinand Bardamu, narrateur-protagoniste, entreprend une sorte de voyage initiatique rythmé par différentes étapes d’apprentissage. Le lecteur se retrouve ainsi entraîné dans l’exploration de la misère au travers différents mondes : la guerre, les colonies africaines, le milieu ouvrier américain, la banlieue parisienne. Traumatisé par son expérience de la guerre, dont il ne se remettra jamais, Bardamu possède une vision très noire du monde. A ses yeux, la vie semble dénuée de tout sens et de toute valeur.
Une autre particularité de ce roman tient à l’écriture de Céline et surtout au vocabulaire populaire, argotique et souvent grossier qu’il emploie. Voyage au bout de la nuit est un roman déroutant dont on ressort profondément ébranlé. C'est pour ça qu'il faut le lire...

Mes citations préférées
"L'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches."
"C'est des hommes et d'eux seulement qu'il faut avoir peur, toujours."
"Quand on pas d'imagination, mourir c'est peu de chose, quand on en a, mourir c'est trop."
"La grande défaite, en tout, c'est d'oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu'à quel point les hommes sont vaches."
"L'âme c'est la vanité et le plaisir du corps tant qu'il est bien portant, mais c'est aussi l'envie d'en sortir du corps dès qu'il est malade ou que les choses tournent mal."
"Tout ce qui est intéressant se passe dans l'ombre, décidément. On ne sait rien de la véritable histoire des hommes."
"L'amour c'est comme l'alcool, plus on est impuissant et saoul et plus on se croit fort et malin, et sûr de ses droits."
"La poésie héroïque possède sans résistance ceux qui ne vont pas à la guerre et mieux encore ceux que la guerre est en train d'enrichir énormément."
"Il existe pour le pauvre en ce monde deux grandes manières de crever, soit par l'indifférence absolue de vos semblables en temps de paix, ou par la passion homicide des mêmes en la guerre venue."
"Quand la haine des hommes ne comporte aucun risque, leur bêtise est vite convaincue, les motifs viennent tout seuls."
"Faire confiance aux hommes c'est déjà se faire tuer un peu."
"La vérité de ce monde c'est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n'ai jamais pu me tuer moi."
"On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s'en aperçoit à la manière qu'on a prise d'aimer son malheur malgré soi. C'est la nature qui est plus forte que vous, voilà tout."
"C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir."
"Les études ça vous change, ça fait l'orgueil d'un homme. Il faut bien passer par là pour entrer dans le fond de la vie."
"Autant pas se faire d'illusions, les gens n'ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c'est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous."
"La misère poursuit implacablement et minutieusement l'altruisme et les plus gentilles initiatives sont impitoyablement châtiées."
"On ne peut pas se retrouver pendant qu'on est dans la vie. Y a trop de couleurs qui vous distraient et trop de gens qui bougent autour. On ne se retrouve qu'au silence, quand il est trop tard, comme les morts."
"Tout devient plaisir dès qu'on a pour but d'être seulement bien ensemble parce qu'alors on dirait qu'on est enfin libre. On oublie sa vie, c'est-à-dire les choses du pognon."
"Avec les mots, on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l'air de rien les mots, pas l'air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu'ils arrivent par l'oreille par l'énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d'eux des mots et le malheur arrive."

Quelques extraits
"On est puceau de l'horreur comme on l'est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d'entrer vraiment dans la guerre tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéantes des hommes ?"
"Cette gueule d'État-major n'avait de cesse, dès le soir revenu, de nous expédier au trépas et ça le prenait souvent dès le coucher du soleil. On luttait un peu avec lui à coups d'inertie, on s'obstinait à ne pas le comprendre, on s'accrochait au cantonnement pépère tant bien que mal, tant qu'on pouvait, mais enfin quand on ne voyait plus les arbres, à la fin, il fallait consentir tout de même à s'en aller mourir un peu : le dîner du général était prêt."
"Il ne me restait qu'un tout petit peu d'espoir, celui d'être fait prisonnier. Il était mince cet espoir, un fil. Un fil dans la nuit, car les circonstances ne se prêtaient pas du tout aux politesses préliminaires. Un coup de fusil vous arrive plus vite qu'un coup de chapeau dans ces moments-là."
"Le coeur de Lola était tendre, faible et enthousiaste. Le corps était gentil, très aimable, et il fallut bien que je la prisse dans son ensemble comme elle était. C'était une gentille fille après tout Lola, seulement, il y avait la guerre entre nous, cette foutue énorme rage qui poussait la moitié des humains, aimants ou non, à envoyer l'autre moitié vers l'abattoir."
"On perd la plus grande partie de sa jeunesse à coups de maladresses. Il était évident qu'elle allait m'abandonner mon aimée tout à fait et bientôt. Je n'avais pas encore appris qu'il existe deux humanités très différentes, celles des riches et celles des pauvres. Il m'a fallu, comme à tant d'autres, vingt années et la guerre pour apprendre à me tenir dans ma catégorie, à demander le prix des choses et des êtres avant d'y toucher, et surtout avant d'y tenir."
"Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n'y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d'énormes assassinats du soleil. Un immense chiqué. Seulement, c'était beaucoup d'admiration pour un seul homme.  Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d'un bout à l'autre d'écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en traînées tremblantes jusqu'aux premières étoiles."
"Figurez-vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite. New-York c'est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur."
"En somme, tant qu'on est à la guerre, on dit que ce sera mieux dans la paix et puis on bouffe cet espoir-là comme si c'était du bonbon et puis c'est rien quand même que de la merde. On n'ose pas le dire d'abord pour dégoûter personne. On est gentil somme toute. Et puis un beau jour on finit quand même par casser le morceau devant tout le monde. On en a marre de se retourner dans la mouscaille. Mais tout le monde trouve du coup qu'on est bien mal élevé. Et c'est tout."
"J'étais comme arrivé au moment, à l'âge peut-être, où on sait bien ce qu'on perd à chaque heure qui passe. Mais on n'a pas encore acquis la force de sagesse qu'il faudrait pour s'arrêter pile sur la route du temps, et puis d'abord si on s'arrêtait on ne saurait quoi faire non plus sans cette folie d'avancer qui vous possède et qu'on admire depuis toute sa jeunesse. Déjà on est moins fier d'elle de sa jeunesse, on ose pas encore l'avouer en public que ce n'est peut-être que cela sa jeunesse, de l'entrain à vieillir."
"Elle a tout pris la nuit et les regards eux-mêmes. On est vidé par elle. Faut se tenir quand même par la main, on tomberait. Les gens du jour ne vous comprennent plus. On est séparé d'eux par toute la peur et on en reste écrasé jusqu'au moment où ça finit d'une façon ou d'une autre et alors on peut enfin les rejoindre ces salauds de tout un monde dans la mort ou dans la vie."
"En fait de passé, c'est surtout de Molly, moi, que je me souvenais bien, quand j'étais bon sentiment, comme de l'écho d'une heure sonnée lointaine et quand je pensais à quelque chose de gentil, tout de suite, je pensais à elle."

Ma note